La liturgie des Kakure kirishitan
Conséquence directe de l’interdiction du christianisme au Japon et de la contrainte faite aux communautés de Kakure kirishitan de vivre leur foi dans la clandestinité, à l’écart à la fois du pouvoir japonais et de l’autorité romaine, aucun fidèle ne fut ordonné ni ne put assumer la fonction sacerdotale pendant près de deux cent cinquante ans.
Dans ces conditions, aucune messe à proprement parler, c’est-à-dire aucune célébration eucharistique, ne put être célébrée durant toute cette période.
La culture des Kakure kirishitan est avant tout une culture orale. De ce fait, leurs rites et leur liturgie se sont progressivement éloignés de la liturgie catholique classique. L’ensemble de ce que l’on peut appeler la liturgie des Kakure kirishitan repose sur un unique sacrement, le baptême, ainsi que sur la récitation collective d’une séquence rituelle mémorisée, transmise lors des assemblées de croyants.
Ces chants, appelés orasho, correspondent à la prononciation japonaise du mot latin ou portugais oratio, signifiant « prière ». Ils sont constitués de formules anciennes, transmises oralement, dont la phonétique s’est lentement altérée au fil du temps.
En voici un exemple :
« Gururiyōza, Gururiyōza dōmino, ikisensa sunderashīdera.
Kiteya kiyanbegurūride, radasude sākuraōberi. »
Cette formule est une prononciation japonaise, progressivement déformée par la transmission exclusivement orale, du texte latin suivant :
« O gloriosa Domina. O gloriosa Domina, excelsa super sidera,qui te creavit, provide, lactasti sacro ubere. »
que l’on peut traduire par :
« Ô glorieuse maîtresse du Ciel, trônant au-dessus des étoiles !
Tu nourris de ton sein sacré ton Créateur, le Seigneur Très-Haut. »
Ci-dessous, une vidéo dans laquelle il est possible d’observer la récitation d’un orasho.
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Transcription textuelle
« Orasho »de Kakure kirishitan de Nagasaki
un cas de rituel liturgique : l’Ohatsuhoage
L’Ohatsuhoage est une rituel propre aux communautés des Kakure Kirishitan de la région de Nagasaki. Il consiste en un repas communautaire rituellement préparé est consacré, qui peut être vu comme un substitut symbolique au rite de l’Eucharistie catholique, avant l’expulsion des prêtres de l’archipel. Ce rituel s’est inspiré autant de la messe catholique romaine que de la pratique shintô du hatsuhō (ou « offrande des prémices » en français), l’offrande des premiers fruits d’une récolte, en particulier du riz, aux kami. L’Ohatsuhoage combine récitaiton de prières, les orasho dont nous avons parlé plus tôt, et partage d’aliments consacrés (riz et saké la plupart du temps).
La liturgie suit un déroulement relativement fixe. Elle comporte deux grandes parties : d’abord la récitation et le chant des orasho, puis le partage du repas présenté plus haut. La célébration dure en moyenne deux bonnes heures, et se doit de respecter un ordre précis, l’efficacité du rite étant conditionnée à la fidélité à la tradition et la justesses des récitations apprises par coeur. Même si à première vue l’Ohatsuhoage semble très éloigné de la messe catholique romaine, transformée par le contexte de sa clandestinité, sa structure présente un parallèle clair avec la messe, notamment dans la centralité de la parole suivie du repas sacralisé.
Le rituel est dirigé par le Chôkata, chef religieux laïc, baptisé mais non ordonné, désigné par une transmission héréditaire ou la reconnaissance de la communauté. Il ne s’agit donc pas d’un moine ni d’un prêtre au sens canonique, mais d’un responsable assumant ici une fonction rituelle. La célébration se déroule dans une pièce en tatami située encore aujourd’hui dans sa maison, ce qui rappelle l’organisation domestique du culte de l’époque des persécutions. Les participants prennent part à la récitation dans un cadre strict et de recueillement. Le repas consacré ne commémore pas seulement le Christ. Il actualise également la mémoire des ancêtres martyrs, établissant une communion symbolique entre la communauté vivante, ses prédécesseurs et le divin.



