Les particularité de la liturgie éthiopienne
La liturgie éthiopienne, telle qu'elle est pratiquée dans l'Église orthodoxe éthiopienne, est caractérisée par plusieurs particularités qui la distinguent des autres traditions liturgiques chrétiennes, outre l'utilisation du ge'ez dont nous avons déjà parlé. Voici quelques-unes de ces particularités :
L'entrée dans le mystère
La liturgie éthiopienne commence bien avant que l’assemblée ne pénètre véritablement dans l’église. Dès l’aube, les fidèles jeûnent, se purifient intérieurement et extérieurement, car l’accès au mystère eucharistique exige une disposition de cœur particulière. Dans l’église, les prêtres et les diacres procèdent à des rituels de préparation longs et complexes, comprenant des prières secrètes, des prosternations, des encensements abondants. Le peuple reste à distance de l’autel, dans la nef, tandis que le sanctuaire est voilé, rappelant la séparation entre le divin et l’humain. Contrairement aux liturgies catholiques occidentales où la messe est relativement rapide, la liturgie éthiopienne impose un long temps d'initiation silencieuse et respectueuse, marquant d’emblée que l’homme n’accède pas au sacré sans humilité et patience.
La proclamation : chants, lectures et danses sacrées
La première grande partie visible de la célébration est dominée par les chants et les lectures. La musique tient une place centrale, mais elle n'est pas conçue comme un simple ornement ; elle est prière elle-même. Les chœurs psalmodient les textes bibliques en ge'ez, la langue liturgique antique, accompagnés de tambours (kebaro), de sistres (senasel) et parfois de danses rituelles très lentes, symbolisant la joie et la révérence. Cette danse sacrée est une marque éthiopienne unique, qui ne se retrouve pas dans les liturgies occidentales.
Les lectures bibliques suivent, avec une importance accordée aux textes de l'Ancien Testament, beaucoup plus présente que dans le catholicisme latin. Après la lecture de l'Évangile, un temps est donné à une homélie qui peut être brève ou plus développée, mais toujours ancrée dans la spiritualité patristique et monastique propre à l'Église d'Éthiopie.

L'anaphore : l'offrande et la grande prière eucharistique
Le cœur de la liturgie est l'anaphore, c’est-à-dire la grande prière eucharistique. L’Église éthiopienne utilise plusieurs anaphores différentes selon les jours et les fêtes, mais la plus célèbre est celle de saint Cyrille. Le pain (souvent du pain sans levain très particulier, appelé « qorban ») et le vin sont apportés en procession solennelle. Pendant l'anaphore, l'atmosphère se charge d'une solennité extrême : le rideau du sanctuaire est tiré, cachant l'autel aux yeux du peuple, car le sacrifice du Christ est trop saint pour être vu directement.
Les prêtres prient à haute voix ou en silence selon les moments, tandis que l’encens et les chants enveloppent tout l’édifice. La conception du sacré est ici très marquée : alors que les catholiques romains ont rendu la messe plus accessible au peuple, notamment après Vatican II, la liturgie éthiopienne reste une théophanie voilée, un acte redoutable de présence divine.
La communion
Après la consécration, le moment de la communion arrive, mais il est réservé à ceux qui sont pleinement préparés par le jeûne, la confession, et une vie de foi active. Tout le monde ne communie pas systématiquement à chaque messe. Le prêtre communie en premier, suivi par les diacres, puis, selon la coutume, les laïcs.
Le corps et le sang du Christ sont donnés sous les deux espèces, avec des prières spécifiques pour chacun. À la différence du catholicisme romain qui, aujourd'hui, invite largement tous les fidèles présents à communier, la liturgie éthiopienne conserve une certaine gravité dans l'accès à l'Eucharistie : elle est un don précieux, réservé à ceux qui s’y sont préparés avec toute l’exigence spirituelle requise. Ceux qui ne communient pas participent cependant pleinement au mystère par la prière et l’adoration.
La bénédiction et la sortie
À l'issue de la communion, le prêtre bénit l’assemblée. Le sanctuaire reste voilé jusqu’aux derniers instants, signifiant que le mystère demeure caché même après la célébration. La sortie se fait dans un climat de respect et de gratitude. Souvent, les fidèles emportent avec eux un peu de pain béni, non consacré, appelé « antidoron », comme signe de bénédiction et de lien communautaire. La liturgie éthiopienne ne cherche pas à clore un moment de prière : elle veut prolonger dans la vie quotidienne ce que l'on a vécu dans l'église.
L’objectif n’est pas de raconter ce qui s’est passé, mais de vivre désormais comme des témoins du mystère rencontré. Cette insistance sur la transformation du fidèle par la liturgie est très forte en Éthiopie, plus proche des mentalités orthodoxes anciennes que de la mentalité missionnaire occidentale. Le culte devient ainsi l'axe central d'une vie entière ordonnée autour du divin, et non simplement un rendez-vous hebdomadaire.
Le Timqet
Le Timqet a lieu chaque année le 19 janvier du calendrier grégorien (ou le 10 janvier pour les années bissextiles), soit le 11 du mois de Téqemt (du calendrier éthiopien). La date précise peut varier légèrement d'une année à l'autre. Durant ces célébrations de le Timqet, il est courant d'organiser des baptêmes rituels dans les rivières, les lacs ou les fontaines. Ces baptêmes symbolisent le baptême de Jésus dans le Jourdain. Les participants, vêtus de tenues traditionnelles blanches, plongent dans l'eau pour renouveler leur engagement spirituel.
En plus d'être une date importante dans les pratiques liturgiques de l'orthodoxie éthiopienne, le Timqet est aussi un moment culturel important dans la société éthiopienne durant lequel on apprécie volontiers se retrouver en famille.
