Le zombie en mots

Le zombie est LA créature par excellence utilisée dans les littératures d'horreur, fantastique et même de fantasy. Voici trois grands auteurs de l'imaginaire. Chacun d'eux décrit un procédé particulier qui appelle une réflexion autour de la résurrection.

Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) et Herbert West-Réanimateur  (1922)

le Dr. Herbert West, illustration de Javier García Ureña

Herbert West, chercheur en médecine à l'Université du Miskatonic de la ville d'Arkham, mène des expériences pour trouver le moyen de ramener un mort à la vie. Le Dr. West est un hyperscientiste. Pour lui, les mathématiques, la biologie et la chimie sont seuls capables de vaincre la mort. Son ami, narrateur du récit, le présente comme cela :

« West, au cours de nos études, s'était déjà signalé par son étrange théorie sur la nature de la mort. Celle-ci, selon lui, pouvait être vaincue artificiellement. [...] Il voulait agir sur la machine organique de l'homme par une action chimique appliquée après l'arrêt des processus naturels. [...] Je partageais son avis, selon lequel toute vie est un processus chimique et physique, la prétendue « âme » étant un mythe. Mon ami croyait que la réanimation artificielle d'un mort ne dépendait que de l'état des tissus, et que, à moins que la décomposition n'ait déjà commencé son œuvre, un cadavre pourvu de tous ses organes pouvait, grâce à des mesures appropriées, être réintégré dans ce curieux processus qu'on appelle la vie. West se rendait parfaitement compte que la vie physique ou intellectuelle pourrait alors être affectée par une légère détérioration des cellules du cerveau, extrêmement sensible, due même à une brève période de mort. [...] Il se mit alors à rechercher des spécimens extrêmement frais, injectant ses solutions immédiatement après l'extinction de la vie. [...] Nous avions enfin ce que West avait toujours désiré : un mort de l'espèce idéale, prêt à subir l'injection de la solution préparée selon ses calculs précis et ses théories sur la vie humaine. » (extraits de la série de nouvelles d'Howard Ph. Lovecraft, Herbert West- Réanimateur).

Le Dr. West réanime des cadavres pendant 17 ans. Ces morts-vivants sont extrêmement violents et hors de contrôle. Ils cherchent à se venger de cette réanimation médicale dont ils n'ont pas voulu. Dans une dernière secousse dramatique, le Dr. West est décapité par les créatures de ses expériences. Elles emportent la tête et le corps du docteur dans les catacombes devenues leur royaume.

Mais au fait, qui est Lovecraft ?

Photo d'H.P. Lovecraft, 1915

Auteur nouvelliste, Lovecraft est connu pour son approche de l'horreur en littérature. Créer le sentiment d'horreur chez le lecteur c'est suggérer et paradoxalement ne pas décrire la cause d'une telle épouvante. Le seul indicateur de cet effroi : l'état des personnages soumis à la vision d'horreur. Ils deviennent tous fous devant l'impossibilité de ce qui se présente à eux, de ce qui existe. Chaque nouvelle de Lovecraft suit la même trame scénaristique. Un narrateur, qui a vécu des événements traumatiques, s'accroche au peu de raison qui lui reste pour raconter son histoire avant de sombrer dans la folie.

Lovecraft fonde, par ce procédé, le concept de sentiment d'horreur cosmique : l'être humain n'est rien pour le cosmos. L'humanité est insignifiante en regard de l'univers, indifférent au sort des êtres humains qui ne font que passer. D'autres formes de vie ou races très anciennes à la technologie très avancée habitent dans ce cosmos et mènent un combat dont les enjeux et la puissance dépassent l'entendement humain. La réalité nous dépasse totalement. Si l'être humain essaie d'appréhender cette réalité par son esprit et sa raison, il en devient fou.

Les zombies de Lovecraft

Les zombies du Dr. West sont une horreur scientifique, un résultat indésirable d'expériences en laboratoire protocolées scientifiquement mais à l'éthique inacceptable. Le mode de résurrection pratiqué sur ces cadavres est un composé chimique aqueux injecté en grande quantité par le Docteur. Cependant, une fois le mort-vivant devenu vivant, celui-ci ne peut pas ressusciter d'autres cadavres par lui-même. Le procédé chimique ne se reproduit pas comme un virus transmissible d'un hôte à l'autre. Pour créer des zombies, une intervention humaine qui administre directement la solution au cadavre est nécessaire.

Mary Shelley (1797-1851) et Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818)

Victor Frankenstein (en vert) sur le point « d'introduire une étincelle d'existence dans cette matière inerte », image du film Frankenstein (1931)

Victor Frankenstein, médecin suisse veut transcender la loi naturelle de la vie et de la mort. Le jeune savant autodiacte raconte :

« Je me livrai ardemment à la recherche de la pierre philosophale et de l'élixir de vie. [...] Après des jours et des nuits de labeur incroyable et de fatigue, je découvrais la cause de la génération et de la vie. Davantage : je devenais capable d'animer la matière inerte. [...] La vie et la mort m'apparaissaient comme des limites idéales qu'il y avait lieu de surmonter avant de répandre sur le monde obscur un torrent de lumière. Une espèce nouvelle me bénirait comme son créateur. J'allais donner la vie a des multiples créatures bonnes et généreuses, et nul père n'allait plus que moi mériter la gratitude de ses enfants. Je serai aussi à même un jour de redonner la vie a un corps apparemment voué a la décomposition. »

Pendant des mois le Dr. Frankenstein rassemble et assemble son matériel : « Je réunissais les os dans les charniers et mes doigts immondes violaient les extraordinaires secrets du corps humain. [...] La salle de dissection et l'abattoir me fournissaient la plupart de mes matériaux et souvent mon naturel sensible me faisait détourner avec dégoût de mon travail. »

Et lors d'une lugubre nuit d'automne...

« Ce fut par une sinistre nuit de novembre que je parvins à mettre un terme a mes travaux. Avec une anxiété qui me rapprochait de l'agonie, je rassemblais autour de moi les instruments qui devaient donner la vie et introduire une étincelle d'existence dans cette matière inerte qui gisait à mes pieds. La pluie frappait lugubrement contre les vitres. Ma bougie allait s'éteindre lorsque tout à coup, au milieu de cette lumière vacillante, je vis s'ouvrir l'oeil jaune stupide de la créature. Elle se mit à respirer et des mouvements convulsifs lui agitèrent les membres. » (extraits de Frankenstein de Mary Shelley)

La réalité rattrape brutalement le docteur qui s'enfuit, épouvanté par sa création difforme et repoussante. Il abandonne sa créature, la répudie. Elle n'aura de cesse de poursuivre Frankenstein pour qu'il assume les conséquences de ses actes.

Mais au fait, qui est Shelley ?

Portrait de Mary Shelley

Mary Shelley est une femme de lettres et jeune romancière du début du 19e siècle. Shelley a vingt ans lorsqu'elle compose les premières phrases de ce qui deviendra le roman Frankenstein ou le Prométhée moderne. En vacances avec des amis dans une maison sur le bords du Léman à Genève, le groupe est confiné depuis des jours pour cause de pluie battante. Pour passer le temps, un des amis de Shelley propose que chacun écrive une nouvelle fantastique[1]. Mary se prête au jeu et c'est au cours d'un rêve dans la nuit qui suit ses premiers essais d'écriture qu'elle conçoit véritablement l'idée de son récit :

« Je vis l'étudiant blême des arts impies s'agenouiller à côté de la chose qu'il avait créée. Je vis le fantasme hideux d'un homme se lever, puis, par le travail de quelque machine puissante, montrer des signes de vie, et bouger en un mouvement malaisé et à moitié vivant. Il faut que cela soit effrayant, car l'effet de toute entreprise humaine se moquant du mécanisme admirable du Créateur du monde ne saurait qu'être effrayant au plus haut point. » (Extrait de l'introduction à Frankenstein de 1831)

Les zombies de Shelley

Le zombie humain de Shelley est d'abord un monstre, une créature sans nom propre. Il est un assemblage grotesque de différentes parties de cadavres. C'est un agent extérieur, un médecin autodidacte, solitaire et marginal qui s'adonne à des expérimentations frappées du sceau de l'interdit. Le Docteur Frankenstein mène dans le plus grand secret ses expériences sur l'animation de matière organique. La médecine et la chimie sont ses premiers outils. A la différence des zombies de Lovecraft, le zombie de Shelley s'anime grâce à l'électricité envoyée dans le corps couturé de la créature pour stimuler ses muscles et la ramener à la vie. En dehors de lui-même, le zombie, la créature, ne peut pas engendrer d'autres zombies. Elle a nécessairement besoin de l'intervention du Docteur pour lui créer une compagne. Chose que le docteur entreprend sous la menace de sa créature. Mais le Docteur se ravise et détruit sa seconde créature avant d'achever de la ramener à la vie.

J.K. Rowling (1965-) et les Inferi d'Harry Potter (1997-2007)

Inferi, illustration d'artiste

Harry Potter et le professeur Dumbeldore sont sur un îlot rocheux, au centre d’un lac souterrain où des cadavres flottent paisiblement. Le but des deux sorciers est de dérober, puis détruire l’objet magique qui s’y trouve. Il renferme une part de l’âme de Voldemort. Le détruire signifie affaiblir le mage noir. Mais les deux héros se trouvent soudainement confrontés à une armée d’Inferi, placés dans le lac par Voldemort comme redoutables gardiens du lieu. Harry touche l’eau du lac et les cadavres s’animent :

« Une main blafarde et visqueuse lui [Harry] avait agrippé le poignet et la créature à laquelle elle appartenait le tirait lentement en arrière, sur le sol de pierre. La surface du lac n’était plus lisse comme un miroir. Des remous l’agitaient et partout où regardait Harry, des têtes et des mains blanchâtres émergeaient de l’eau noire : des hommes, des femmes, des enfants, leurs yeux sans vie enfoncés dans leurs orbites, avançaient vers l’îlot rocheux. Une armée de cadavres surgissant des profondeurs. [...] De nombreux Inferi grimpaient déjà sur le rocher, leurs mains osseuses s’agrippant à la pierre glissante ; le visage émacié, ils le lorgnaient de leurs yeux vides, glacés, des haillons détrempés traînant derrière eux.

[...]

Sectumsempra ! Sectumsempra ! [sortilège qui fait saigner, lancé par Harry]

Des entailles apparurent dans leurs guenilles ruisselantes, sur leur peau glacée, mais ils n’avaient aucun sang à verser. Ils continuaient d’avancer, insensibles à toute douleur, leurs mains ratatinées tendues vers lui. Il recula un peu plus loin et sentit alors des bras se refermer sur lui par-derrière, des bras sans chair, froids comme la mort. Ses pieds quittèrent le sol, ils le soulevaient et l’emportaient, lentement, inexorablement, en direction de l’eau. Il savait qu’ils ne le lâcheraient plus, qu’il se noierait et deviendrait l’un des gardiens morts d’un fragment de l’âme éclatée de Voldemort... » (extrait de Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé, Gallimard, pp.631-632)

Harry est sauvé par l’intervention de Dumbledore. Il crée avec sa magie un grand cercle de flammes. Les Inferi paniqués courent se réfugier dans les eaux sombres du lac et n’en sortent plus.

Mais au fait, qui est Rowling ?

Photo de Joanne K. Rowling, 2010

Joanne Rowling, connue sous ses noms de plume de plus J. K. Rowling et Robert Galbreith, est une romancière anglaise de la fin du 20e siècle. Issue d'un milieu modeste, Rowling incarne une success story que tout auteur de fiction aimerait connaître. Elle est mondialement connue pour sa saga Harry Potter et pour la création d'un monde magique peuplé de sorciers. Un orphelin, Harry vit à Londres dans une famille adoptive dépourvue de magie. Il découvre que par-delà sa réalité se cache un monde magique dont les codes et les règles de vie ne sont pas les mêmes. Une saga en sept volumes raconte les aventures de Harry, de ses amis et de sa lutte contre le plus grand mage noir de tous les temps : Voldemort.

Les zombies de Rowling

Dans l'univers des sorciers, la magie noire est une réalité. Ses pratiquants sont des hors-la-loi pour le Ministère de la Magie chargé de surveiller, de réguler et de cadrer les pratiques de la magie. Le Ministère et ses lois protègent les plus vulnérables, les Moldus, ces humains dépourvus de pouvoirs magiques et inconscients des combats menés dans l'ombre par les sorciers.

Créer des Inferi constitue une pratique qui relève de la magie noire. Le zombie est ici un cadavre ensorcelé, ramené à la vie par un mage et entièrement soumis à ses ordres. Il n'est qu'une marionnette macabre au service de son créateur, vide de toute personnalité. L'Inferius (singulier d'Inferi) peut parler, si le mage noir lui en donne l'ordre. Tant que la tâche qui lui est assignée ne se présente pas, il reste à l'état de cadavre inerte. Ses chairs sont préservées de la putréfaction par la magie noire. Il est un redoutable adversaire pour un sorcier. Insensible à la douleur et aux émotions, il est extrêmement violent dans ses attaques. Seul le feu offre une chance de vaincre ce mort-vivant magique.

Source

Allard, J.-O., Lambert-Perreault, M.-Ch., Simon Harel, S. (2019). La mort intranquille : autopsie du zombie, Presses universitaire de Laval.

Pour en savoir plus

Page Wikipédia de résumé des nouvelles d' H.P. Lovecraft, Herbert West-Réanimateur

Page Wikipédia sur l'horreur cosmique

Essai d'H.P. Lovecraft sur l'horreur surnaturelle en littérature, Supernatural Horror in Literature

Page Wikipédia sur Mary Shelley

Résumé et texte intégral traduit en français de Frankenstein par Mary Shelley

Article de fond, Tomasovic, D. (2014). « Ré-animer les créatures de Frankenstein » , Intermédialités / Intermediality, n°22. [en ligne]

Page Wiki sur les Inferius du Fandom Harry Potter